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Mercredi 18 Novembre 2009

La fin du bloc soviétique : de l'émancipation à l'intégration européenne

avec Sylvie Lemasson, politologue et maître de conférences à l'IEP de Grenoble, conseillère de coopération et d'action culturelle à Minsk et à Vilnius.

Résumé :

     En initiant une politique de restructuration ou de « reconstruction » (Perestroïka), Mikhaïl Gorbatchev mise sur des réformes profondes et historiques au sein même de l’empire soviétique pour sauver, sinon fortifier, son assise géopolitique. Dès son arrivée au pouvoir en mars 1985, il prend radicalement ses distances par rapport à l’héritage de l’ancienne nomenklatura (génération de Brejnev) au plan économique, social et politique (secteur agricole et tissu industriel sclérosés au profit de lourdes dépenses militaires). Après avoir dressé un constat sévère de la situation qui prévaut en URSS, il engage le pays et ses satellites est-européens sur une voie du changement. Cette idéologie de la transition ou celle dite de la « Maison commune européenne » renoue, dès 1986, avec l’école de pensée occidentaliste traditionnellement opposée à celle des slavophiles du Kremlin. Le concept de Gorbatchev consiste à transcender les divisions de l’Europe en permettant à l’URSS de recouvrer une identité et un rôle pan-européen. Il s’agit en fait d’un véritable projet civilisationnel pour des accords de « blocs à blocs », pour rapprocher l’Europe orientale de l’Europe orientale tout en maintenant leurs spécificités respectives. En d’autres termes, si Gorbatchev fait le pari de réinsérer l’empire soviétique dans le concert européen en rendant obsolète la référence à la guerre froide, il entend transformer les faiblesses relatives de l’URSS en facteurs de force. Pour accompagner ces réformes, il joue donc une carte maîtresse à l’adresse du monde occidental, celle du désarmement. Gorbatchev table habilement sur les atouts qu’il peut en retirer : un profil de pacifiste sur la scène internationale en encourageant les accords de destruction de missiles nucléaires (accords FNI et START) et de réformateur au plan intérieur. Mais il sait également que la démocratisation au sein des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) est devenue inéluctable pour donner sens au processus de transition. Aussi, non seulement, il exclut désormais toute intervention militaire au sein des PECO en cas de rupture avec l’ordre établi (fin de la doctrine Brejnev), mais surtout il incite les élites au pouvoir à composer avec l’intelligentsia ou les représentants de la société civile lorsque celle-ci s’est constituée en force d’action (Pologne, Hongrie). Cependant la dynamique de ce changement voulu par Gorbatchev au sein de la sphère soviétique va lui échapper tant le concept de « Maison commune européenne » renferme de contradictions – car, finalement, comment se transformer tout en restant soi-même ou comment plaider pour une Europe unie tout en maintenant deux ?. C’est ainsi que le rythme du changement politique échappe progressivement à Gorbatchev au point d’entraîner un jeu de domino fatal pour l’équilibre de la « sphère soviétique ». La chute du Mur de Berlin, non contrôlée par le pouvoir est-allemand et non entravée par Moscou, sera un élément essentiel de l’évolution irréversible des PECO vers le recouvrement de leur souveraineté. L’absorption de la RFA par la RDA (1990), puis l’implosion de l’URSS sous les coups de butoir des pays baltes (1991) signent la fin de la guerre froide sans que le réformateur Gorbatchev en tire les moindres dividendes. Au contraire, il est balayé par le souffle de l’Histoire. Il devient pour les Soviétiques le fossoyeur de l’empire, alors qu’il s’impose symboliquement comme le héraut d’une ère nouvelle en Occident.

Les révolutions des PECO peuvent être classifiées en trois catégories principales, en fonction du rôle joué par le pouvoir et l’opposition : les « révolutions d’en haut » (Pologne et Hongrie) en raison des accords politiques entre les représentants communistes et ceux de la société civile (syndicats, Eglise, mouvements politiques d’opposition). Le processus dit de la « table ronde » conduit rapidement, en 1989, au multipartisme et aux élections libres qui assurent aux personnalités issues de Solidarité en Pologne et au Forum démocratique en Hongrie une place de choix ; les « révolutions d’en bas » en RDA et en Tchécoslovaquie du fait d’un refus de dialoguer de la part des autorités gouvernementales avec les mouvements civiques ou la dissidence intellectuelle ; les « révolutions de Palais » en Bulgarie et en Roumanie alors que Moscou entend encore tirer les ficelles du changement en faveur … d’une démocratisation du régime.
Une fois indépendants les PECO se tournent d’emblée vers la Communauté européenne qui doit leur permettre de renouer avec un espace démocratique. L’ « Autre Europe », ou l’ « Europe kidnappée » de Milan Kundera, devient la « Nouvelle Europe ». Le processus d’adhésion à l’UE est officialisé au sommet européen de Copenhague en 1993, puis à celui de Essen qui définit les critères d’adhésion : Etat de droit, économie de marché et souscription aux acquis communautaires. Si en 2004, 8 pays d’Europe centrale et orientale intègrent l’UE (Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Slovénie), leur émancipation reste soumise à différents défis : le rapport à la mémoire, la question des minorités, le passage de témoins des anciennes générations aux nouvelles, adaptation à la gouvernance européenne. Si toutes les combinaisons gouvernementales ont été éprouvées (néo-communistes, parti agrarien, conservateurs, libéraux …), les changements d’équipe gouvernementale répondent, comme dans toutes les démocraties occidentales, à des alternances politiques et non pas à des changements de régime. Pour autant, la crise financière mondiale ayant frappé plus durement les PECO que les pays européens occidentaux, du fait notamment des politiques économiques libérales appliquées en Europe de l’Est, favorise plus qu’ailleurs la résurgence de mouvements nationalistes. Et les opinions publiques continuent de cultiver une relation très pragmatique à l’égard de l’UE.

Les héritages historiques des PECO enrichissent de fait la diplomatie européenne d’ouvertures ou de priorités nouvelles, en l’occurrence vis-à-vis des pays situés à l’est de la frontière de l’UE. Toutefois, on remarque davantage d’initiatives parallèles qu’une véritable complémentarité. Tout d’abord, la peur et le ressentiment que ressentent la majorité des PECO à l’encontre de la Russie participe d’un esprit atlantiste qui provoque une demande de sécurité américaine. Notons que l’adhésion à l’OTAN s’effectue avant celle à l’UE et que la plupart du matériel militaire des PECO est de facture américaine. Ensuite, la politique européenne de voisinage, qui sied tout particulièrement aux attentes des PECO, se fortifie de manière très fragmentée à partir de deux pôles principaux : les Etats Baltes et le groupe de Visegrad. Mais des croisements d’intérêt s’opèrent également au sein de cet ensemble est-européen avec la Pologne comme pivot régional : Pologne/Lituanie et Pologne/Visegrad. A cela s’ajoute deux autres puissances balkaniques, la Bulgarie et la Roumanie. Les principales ouvertures se réalisent à l’adresse d’un premier arc de cercle composé de la Biélorussie, de l’Ukraine et de la Moldavie ; d’un second de la Transcaucasie et d’un troisième de l’Asie centrale. La diplomatie polono-balte a été par exemple très active lors de la révolution orange en Ukraine, et le demeure pour l’adhésion de Kiev à l’OTAN, et lors de la crise géorgienne. Le couple franco-allemand ne constitue en rien un tropisme diplomatique pour les PECO, parfois même il reste synonyme de repoussoir en tant que « directoire politique ». Enfin la question énergétique traduit à ce jour l’absence d’une diplomatie communautaire coordonnée et d’envergure, puisque les pays baltes et le groupe de Visegrad se tournent plus volontiers vers les pays scandinaves que vers les Etats ouest-européens pour conduire des politiques alternatives aux projets russes North Stream et South Sream, respectivement liés à des entreprises allemandes et italiennes.

Réalisé par Sylvie Lemasson le 3 décembre 2009

Références bibliographiques :

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